« Da Siu Yan » : la pratique ancestrale Honkongaise de « frapper les méchants ».
(english below 🇬🇧)
Da Siu Yan — « frapper les méchants » — est un rituel folklorique cantonais qui a survécu à l’empire, à la révolution et à la pandémie. Pratiqué depuis un siècle sous le viaduc de Canal Road à Causeway Bay, il soulève des questions plus profondes qu’il n’y paraît au premier abord : sur la croyance, l’espace urbain, le genre, et ce qu’il advient d’une tradition vivante lorsque ses derniers détenteurs disparaissent.

Le mécanisme du Da Siu Yan (打小人) est assez simple : une praticienne frappe avec une chaussure une effigie en papier représentant un ennemi, récite des incantations rituelles, puis brûle les restes avec des offrandes destinées aux divinités concernées. Le but est de neutraliser symboliquement une source de nuisance — qu’il s’agisse d’un collègue médisant, d’un partenaire infidèle ou d’un rival commercial — et de rétablir le client dans une position d’avantage spirituel.
Ce qui rend cette pratique particulièrement intéressante sur le plan analytique, c’est la densité des fonctions culturelles qu’elle remplit simultanément. C’est une religion populaire ancrée dans le taoïsme, l’animisme et une cosmologie agricole. C’est un rituel urbain public qui se déroule non pas dans des temples, mais dans les marges de la ville. C’est une profession presque exclusivement exercée par des femmes âgées — une inversion notable dans un paysage religieux traditionnellement dominé par les hommes. Elle a été désignée patrimoine culturel immatériel par le Bureau des affaires intérieures de Hong Kong et qualifiée en 2009 par le magazine TIME de « meilleure façon de se défouler ». Et elle est aujourd’hui sérieusement menacée de disparition, non pas par la répression, mais tout simplement par l’absence de relève prête à en assurer la transmission.
~100
Clients par jour pendant la haute saison de Jingzhe
HK$50
Prix de départ pour une session de Da Siu Yan
~100 ans
Pratique de l’activité sous le viaduc de Canal Road
Des terres agricoles au viaduc : mille ans de malédictions
Les origines du Da Siu Yan remontent aux communautés agricoles de la province du Guangdong, il y a peut-être près d’un millénaire, dans une tradition ancrée dans la cosmologie taoïste et les rythmes de l’année agricole. La pratique est arrivée à Hong Kong avec les vagues de migrants venus du Guangdong durant l’époque coloniale. Fait crucial, alors que la Révolution culturelle des années 1960 et 1970 a réprimé la sorcellerie populaire à travers la Chine continentale — contraignant les praticiens à entrer dans la clandestinité ou à l’exil — le régime colonial britannique l’a laissée intacte à Hong Kong. La ville est devenue son refuge. Lorsque le Parti communiste a ensuite ravivé la pression sur ces coutumes dans les années 1990, de nombreux praticiens restants se sont installés à Hong Kong. Parmi eux figurait tante Chiu, aujourd’hui l’une des « frappeuses » les plus renommées sous le viaduc, arrivée de Dongguan vers 1999 et occupant depuis lors le même emplacement sous le passage surélevé de Canal Road.
« Dans les pays occidentaux, les gens peuvent choisir d’aller à l’église. À Hong Kong, ils vont faire du da siu yan. C’est simplement une manière de relâcher le stress — à la fois amusante et intéressante. Ce n’est pas en train de disparaître. En réalité, cela devient plus populaire. »
Chau Hing-wah, conservateur, Musée du patrimoine de Hong Kong
Le rituel, étape par étape
La date clé du Da Siu Yan est Jingzhe (驚蟄) — le troisième des 24 termes solaires du calendrier lunaire chinois, qui tombe autour du 5 mars chaque année. Le mot signifie « éveil des insectes » : le moment où le tonnerre printanier tire les créatures en hibernation hors du sol.
Une séance complète dure environ quinze à trente minutes et suit une séquence structurée, même si chaque praticienne y apporte des variations accumulées au fil des décennies. Le client expose son problème, puis la praticienne prend le relais.
Offrande aux divinités (奉神)
Vénération des divinités avec de l’encens.
Rapport (稟告)
Les informations du client sont inscrits sur un fulu (taliman).
Frapper le méchant (打小人)
L’effigie est frappée à l’aide de chaussures ou de bâtons d’encens.
Offrande à Baihu (祭白虎)
Un tigre en papier jaune représentant Baihu est nourri avec du porc.
Réconciliation (化解)
Neutralisation des énergies négatives et des influences néfastes.
Bénédictions (祈福)
Un papier rouge Gui Ren est utilisé pour invoquer l’aide de bienfaiteurs.
Offrande de trésors (進寶)
Des offrandes représentant la richesse sont brûlées
Zhi Jiao (擲筊)
Deux blocs en bois sont lancés afin de vérifier si le rituel est accompli.

Le viaduc comme espace sacré
Pourquoi ici ? Le viaduc de Canal Road se situe à une intersection à trois voies, à la frontière entre Causeway Bay et Wan Chai — une zone liminale, qui n’appartient ni totalement à un quartier ni à un autre, constamment traversée. Les praticiennes et les croyants évoquent son feng shui particulier : la convergence de plusieurs routes est censée concentrer et canaliser l’énergie spirituelle, ce qui en fait un site optimal pour l’intervention rituelle. Le viaduc lui-même crée un espace abrité et transitionnel — ni intérieur ni extérieur, ni temple ni rue — qui reflète le travail intermédiaire de la cérémonie.
Il existe aussi une dimension sociologique à cet emplacement. Le Da Siu Yan n’a jamais prospéré dans les temples consacrés ou les lieux religieux formels. Il appartient aux interstices de la ville : sous les ponts, au bord des routes, sur les trottoirs à côté des marchés traditionnels. C’est une pratique des gens ordinaires, réalisée dans des espaces ordinaires, pour traiter des griefs ordinaires — le collègue sournois, le partenaire infidèle, le voisin mesquin qui rend la vie plus étroite qu’elle ne devrait l’être. Le bruit de la circulation n’est pas une intrusion mais un contexte. Le rituel se déroule au cœur du vacarme urbain, et non à l’écart.
Les praticiennes elles-mêmes possèdent des licences délivrées par le gouvernement — une ironie discrète, l’État hongkongais reconnaissant officiellement le droit de ces femmes de maudire publiquement les ennemis de ses citoyens. Leurs stands ressemblent à de petits sanctuaires : encombrés de figurines de divinités, de bougies, de brûle-encens, de fruits et de listes de prix plastifiées.
La question de la transmission
Le rituel fait face à un défi qu’aucun coup de chaussure ne peut résoudre : les praticiennes vieillissent et personne ne prend la relève. La transmission de ce savoir exige des années de proximité, d’observation, d’apprentissage et de correction, que la génération suivante n’a pas assurées.
Le site de Canal Road abrite actuellement cinq stands, chacun tenu par une femme d’environ soixante-dix ans. Il n’existe aucune liste d’attente d’apprenties. Le Bureau des affaires intérieures de Hong Kong a inclus le Da Siu Yan dans son inventaire préliminaire du patrimoine culturel immatériel — une reconnaissance importante — mais une désignation ne forme pas de nouvelles praticiennes. Les compétences impliquées ne peuvent pas être réduites à un manuel : elles incluent les chants spécifiques, la manière particulière de lire les blocs de divination en bois, la connaissance de la divinité à invoquer selon le type de grief, et l’expérience accumulée de trente ou quarante ans passés sous un viaduc à écouter la douleur des gens.
Les réseaux sociaux ont apporté une nouvelle vague d’attention — des touristes photographient le rituel, des habitants de Hong Kong partagent des vidéos, et certaines praticiennes proposent désormais des consultations virtuelles via WeChat, envoyant des séances enregistrées à des clients jusqu’aux États-Unis. Le smartphone de tante Chiu est rempli de demandes internationales. Cette adaptation est ingénieuse et témoigne d’une véritable résilience. Mais une séance virtuelle, aussi sincère soit-elle, n’est pas la même chose que de se tenir sous le viaduc de Canal Road, dans l’air saturé d’encens, avec les camions qui grondent au-dessus et la pierre froide sous l’effigie en papier.
“Da Siu Yan”: Hong Kong’s ancient practice of “vilain hitting”
Da Siu Yan — “villain hitting” — is a Cantonese folk ritual that has survived empire, revolution and pandemic. Practised for a century beneath the Canal Road Flyover in Causeway Bay, it raises sharper questions than it first appears: about belief, urban space, gender, and what happens to a living tradition when its last bearers age out.

Da Siu Yan (打小人) mechanism is quite straightforward : a practitioner strikes a paper effigy representing an enemy with a shoe, recites ritual incantations, and burns the remains alongside offerings to relevant deities. The purpose is to symbolically neutralise a source of harm — whether it is a gossiping colleague, an unfaithful partner, or a business rival — and restore the client to a position of spiritual advantage.
What makes the practice analytically interesting is the density of cultural functions it performs simultaneously. It is a folk religion rooted in Taoism, animism and agricultural cosmology. It is a public urban ritual that operates not in temples but in the city’s infrastructural margins. It is a profession dominated almost exclusively by elderly women — a notable inversion in a traditionally male-dominated religious landscape. It has been designated intangible cultural heritage by the Hong Kong Home Affairs Bureau, and named “Best Way to Get It Off Your Chest” by TIME magazine in 2009. And it is currently at serious risk of disappearing, not through suppression, but through the simple absence of anyone willing to carry it forward.
~100
Clients per day for top practitioners during Jingzhe peak season
HK$50
Starting price — among the city’s most accessible ritual services
~100 yrs
Duration of activity at the Canal Road Flyover site
From farmland to flyover: a thousand years of curses
The origins of Da Siu Yan trace back to the agricultural communities of Guangdong Province, possibly as far as a thousand years ago, in a tradition rooted in Taoist cosmology and the rhythms of the farming year. The practice arrived in Hong Kong with waves of migrants from Guangdong during the colonial era. Crucially, while the Cultural Revolution of the 1960s and 70s suppressed folk sorcery across mainland China — driving practitioners underground or into exile — British colonial rule left it untouched in Hong Kong. The city became its sanctuary. When the Communist Party later renewed pressure on these customs in the 1990s, many remaining practitioners relocated to Hong Kong. Among them was Auntie Chiu, now one of the flyover’s most celebrated hitters, who moved from Dongguan around 1999 and has occupied the same spot beneath the Canal Road overpass ever since.
“In Western countries people may choose to go to church. In Hong Kong, they go to da siu yan. It’s just a way of letting go of stress — fun and interesting at the same time. It’s not dying. Actually, it’s getting more popular.”
Chau Hing-wah, Curator, Hong Kong Heritage Museum

The ritual, step by step
The key date for Da Siu Yan is Jingzhe (驚蟄) — the third of the 24 solar terms on the Chinese lunar calendar, falling around March 5th each year. The word means “awakening of insects”: the moment when spring thunder rouses hibernating creatures from the soil.
A full session lasts roughly fifteen to thirty minutes and follows a structured sequence, though each practitioner introduces variations accumulated over decades of practice. The client states their grievance, and the practitioner takes it from there.
Sacrifice to divinities (奉神)
Worshipp to deities with incense and candle offerings.
Report (稟告)
The client’s name and date of birth are written on a Fulu.
Villain hitting (打小人)
The effigy is struck using shoes or incense sticks.
Sacrifice to Baihu (祭白虎)
A yellow paper tiger representing Baihu is ritually fed pork.
Reconciliation (化解)
Neutralising the negative energy and harmful influences.
Pray for blessings (祈福)
A red Gui Ren paper is used to invoke assistance from benefactors.
Treasure Burning (進寶)
Paper offerings representing wealth are burned for the spirits.
Zhi Jiao (擲筊)
Two wooden blocks are cast to see if the ritual has been completed.

The flyover as sacred space
Why here ? The Canal Road Flyover sits at a three-way intersection at the boundary of Causeway Bay and Wan Chai — a liminal zone, neither one neighbourhood nor another, perpetually traversed. Practitioners and believers cite its particular feng shui: the convergence of multiple roads is thought to concentrate and channel spiritual energy, making it an optimal site for ritual intervention. The overpass itself creates a sheltered, transitional space — neither inside nor outside, neither temple nor street — that mirrors the in-between work of the ceremony.
There is also a sociological dimension to the location. Da Siu Yan has never thrived in sanctified temples or formal religious sites. It belongs to the city’s interstices: the underpass, the roadside, the pavement beside a traditional street market. It is a practice of ordinary people, conducted in ordinary spaces, addressing ordinary grievances — the backstabbing colleague, the faithless partner, the petty neighbour who makes your life smaller than it needs to be. The noise of traffic is not an intrusion but a context. The ritual happens in the midst of the city’s din, not apart from it.
The practitioners themselves hold government-issued licences — a quiet irony, the Hong Kong state formally recognising the right of these women to curse its citizens’ enemies in public. Their stalls are small shrines: cluttered with deity figurines, candles, incense holders, fruits, and laminated price lists.
The question of succession
The ritual faces a challenge that no amount of shoe-wielding can resolve: the practitioners are aging, and no one is stepping in to replace them. The transmission of that knowledge requires years of proximity, of watching and learning and being corrected, that the next generation has not provided.
The Canal Road site currently houses five stalls, each run by a woman in or around her seventies. There is no waiting list of apprentices. The Hong Kong Home Affairs Bureau has included Da Siu Yan in its preliminary inventory of intangible cultural heritage — an important recognition — but designation alone does not train new practitioners. The skills involved are not codifiable in a manual: they include the specific chants, the particular way of reading the wooden divination pieces, the knowledge of which deity to invoke for which grievance, and the accumulated wisdom of thirty or forty years of sitting beneath a flyover reading people’s pain.
Social media has brought a new wave of attention — tourists photograph the ritual, Hong Kongers share videos, and some practitioners now offer virtual consultations via WeChat, sending recorded sessions to clients as far away as the United States. Auntie Chiu’s smartphone is full of international requests. This adaptation is ingenious and suggests real resilience. But a virtual session, however sincere, is not the same as standing beneath the Canal Road Flyover in the incense-thick air, with the trucks rumbling overhead and the stone cold under the paper effigy.






